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Cambodge

29/12/2003 07:48 Objet : Sawadi’ka !

Je ne sais pas dire « Joyeux Noël » en thai – ici ça se dit “Merry Christmas“, les Thai soignent leurs touristes et nous mettent partout des sapins décorés et des guirlandes dorées. On partagera plus avec eux, par contre, le Nouvel An, qu’ils n’hésitent pas à célébrer trois fois : international, le 1er janvier ; chinois, en février ; thai (la fête de l’eau, où l’on s’asperge dans la rue), en avril.

J’espère en tout cas que vous êtes tous en train de passer de bons moments, et de terminer cette année internationale agréablement.

Je suis en Thaïlande depuis une dizaine de jours, j’ai retrouvé Daniele à Bangkok le 21 décembre, avec bonheur !

Le Cambodge a été un véritable shaker… Au sens propre et au figuré. Mon dos n’en est pas sorti indemne, mais pas non plus ma sensibilité. J’ai pu voir comment on peut tout détruire en cinq ans, et combien il est long et laborieux de réparer les blessures et de repartir à neuf.

Mes premières impressions, après le passage de la frontière vietnamienne, en bus depuis Saigon – un nouveau grand moment : cette fois-ci, la frontière était un no man’s land écrasé de soleil, avec des groupes de gens agglutinés dans une succession de petits bureaux “hole in the wall” (ça dit bien ce que ça veut dire), des groupes de bagages amassés ça et là, des Vietnamiens saisissant bien à propos leur chance de nous vendre des riel (la monnaie cambodgienne), du coca ou le port de nos bagages, et une sensation d’écrasement au sol et de champ de bataille déserté, tandis que nous marchions vers la porte khmère du Cambodge – ont été de basculer de l’autre côté d’une barrière, vers un environnement complètement différent.   

Slalom géant au Cambodge

Les chapeaux coniques, que j’avais vu apparaître par dizaines sitôt entrée au Vietnam, on disparu aussitôt, de la même façon. Remplacés par le krama, l’écharpe à carreaux dont les Cambodgiens ne se séparent jamais, elle protège du soleil, de la poussière, elle sert à porter un enfant, à emballer un objet, à décorer la taille ou le cou…

La route a changé d’aspect, aussi. Le sport national est le slalom, on arrive à faire 600km sur une route longue de 300, en zigzaguant patiemment entre les trous (à la recherche d’un résidu de macadam, mais la plupart du temps, dans l’idée d’éviter de laisser le dernier résidu d’amortisseur dans une ornière ; également pour éviter les veaux, vaches, cochons flânant ça et là). Le volant des voitures est tantôt à droite (les moins chères, paraît-il), tantôt à gauche – ce qui en dit long sur le côté réglementaire de la conduite… On évalue les distances, non plus seulement en nombre d’heures, mais en ratio trous/piste. Et le concept 4X4 du véhicule cambodgien est le suivant : 4 personnes pour 2 sièges. L’air est conditionné (fenêtres ouvertes) à la terracotta – j’ai dû d’ailleurs, ça y est, dire adieu à mes deux t-shirts, pas encore tout à fait élimés, mais cernés d’une coloration tye and die à la terracotta, irratrapable…

La route au Cambodge est un spectacle, comme partout ailleurs certes, mais plus encore peut-être parce qu’elle défile lentement, très lentement, et que c’est au bord des routes que sont alignées les maisons ; derrière ce sont des champs de riz à perte de vue, éclatants de vert, semés de temps en temps de cocotiers isolés, et de quelques bananiers.

Les maisons n’ont plus rien des maisons à balustrades “à la française” du Vietnam. Dans les villes, on trouve encore cette architecture, et beaucoup aussi de style Art Déco, des bâtiments jaunes percés de petites ouvertures carrées : à Phnom Penh notamment, le marché central, la gare, plusieurs écoles… Les maisons rurales sont en bois, sur pilotis (pour s’isoler à la saison des pluies, et pour faire la sieste à l’ombre le reste du temps, sur un hamac ou sur un lit de bois, qui ressemble à une table et sur lequel on peut aussi s’asseoir pour discuter, trier des légumes, s’épouiller, etc.), nombre d’entre elles sont des cabanes, piliers de bambous et toits de palme ou de paille de riz.

Sur les cocotiers on installe une espèce de liane, dont les grosses épines saillantes servent de marches pour atteindre les fruits agglomérés en haut. Partout, en ville, à la campagne, on trouve des monticules de ces noix encore vertes, qu’on ouvre d’un coup de machette et qu’on boit à l’aide d’une paille. Sous d’autres abris sur pilotis, les gens se rassemblent pour discuter. Dans les marres de boue, les enfants pataugent, avec les poulets, les cochons.

Sur les motos, on ne trimballe plus seulement des hordes de volailles pendues par les pattes (vivantes… j’en ai la chair de poule pour elles…), mais d’énormes cochons, dans des paniers allongés ou simplement pieds et poings liés, renversés sur le dos en travers du porte bagage. Des petits stands vendent de jolies bouteilles de coca-cola, de whisky, vertes, oranges, rouges, jaunes : l’essence pour les motos, qui ne sont pas aussi nombreuses qu’au Vietnam (adieu le “tut-tut !” incessant des villes vietnamiennes…), mais qui restent quand même le moyen de transport privilégié, avec le pick-up truck et le minibus pour les transports en commun.

Surprise par rapport au Vietnam, par contre : on voit, à Phnom Penh, un certain nombre de grosses voitures ; comme en Chine, le modèle 4X4 avec vitres teintées si possible. Il y a en fait une importante communauté chinoise au Cambodge, beaucoup de commerces sont signalés en caractères chinois d’ailleurs, et l’on trouve un paquet de restaurants chinois, de petites banderolles rouges pendues sur les murs des maisons, de brioches à la vapeur dans des casseroles à étages…  

Le gâteau cambodgien taillé en miettes

Les Chinois, les Malais, les Thai et les Vietnamiens font le business au Cambodge. Le tourisme est aujourd’hui la première source de revenus du pays, et principalement par l’attraction des temples de Siam Reap (Angkor Wat et ses petits frères). C’est une société vietnamienne qui exploite le parc à Siam Reap… Le Cambodge bénéficie indirectement de tout ça par le biais des guesthouses, restaurants, services alimentés par le flot de touristes. Mais c’est encore une chose qui m’a attristée.

En passant du Vietnam au Cambodge, on passe de 15 000 dongs, à 4 000 riels pour 1 US$ : monnaie plus forte, niveau de vie supérieur en théorie. La vie est plus chère au Cambodge (pour un touriste en tout cas…), mais la misère saute aux yeux. Ou peut-être pas aux yeux, mais à une sensation générale de tristesse, derrière des sourires pourtant toujours plus nombreux. Pas de karaokés partout, ni de feux d’artifices électriques (adorés des Chinois et des Vietnamiens), on sourit mais on ne semble pas plaisanter bruyamment comme au Vietnam.

On a autre chose à penser, avant tout : survivre, soi-même et sa famille, et reconstruire le pays, à commencer par la base, les routes, les hôpitaux, les écoles (taux de scolarisation bien faible : on ne voit plus les bandes de gamins en uniformes à tous les coins de rue), le Droit (actuellement c’est le Droit français qu’on enseigne à la fac, et l’on fait venir des professeurs de France), l’art – l’Ecole des Beaux-Arts enseigne la technique de la reproduction du Bouddha-souvenir, ou encore la copie de la même version criarde d’Angkor Wat au coucher du soleil, ou de danseuses (apsara) sur fond violet flashy ; tous les élèves formés actuellement sont destinés à être professeurs, il faut reconstituer les équipes. On pensera à la créativité après. On trouve quand même quelques galeries indépendantes à Phnom Penh, avec des visions plus personnelles de ces apsaras et des temples, emblèmes et fierté, à raison, du pays. -, mais encore le business, l’entrain général.

C’est cela, en fin de compte, qui m’a semblé manquer le plus. Par où commencer ? Où aller ? Je me suis demandé si les Khmers avaient un leitmotiv comme nous pouvons avoir notre “Liberté, Egalité, Fraternité”, comme les Thai peuvent avoir leur “Notre pays, notre culture et notre religion, notre roi”… Une Australienne que j’ai rencontrée un jour me disait avoir une amie embauchée, depuis l’Australie, pour venir renforcer les équipes du service Communication du gouvernement cambodgien : pour la construction d’un message, et sa diffusion urgente, sans doute, au sein d’un pays noyé dans l’incertitude, on fait également appel à des renforts extérieurs… J’ai rencontré quelqu’un, par ailleurs, à qui un Khmer avait confié l’espérance de ne pas être réincarné en Cambodgien.

Ces anecdotes, pour confirmer mon impression, vague et assez pesante, à terme, d’un certain désespoir.

 

The Killing Fields

Peut-être est-ce parce que je suis allée voir dès mon deuxième jour, à Phnom Penh, le musée du génocide, Tuol Sleng, une école transformée en prison et centre de torture par les Khmers Rouges. Parce que j’ai vu, dans la foulée, “The Killing Fields“, ce film tourné dans les années 80 qui retrace la guerre civile. Les rues en terre battue (y compris à Phnom Penh, la capitale) m’ont laissé, suite à ça, un arrière-goût de champ de bataille ; les petites ouvertures des bâtiments Art Déco, de meurtrières. Tout particulièrement les écoles d’où sortent, aujourd’hui, les voix des enfants, et qui ressemblent étrangement au paisible bâtiment de Tuol Sleng. C’est peut-être aussi le calme général, la simplicité avec laquelle sont présentées les choses, cette prison notamment, qui souligne la brutalité des faits.

Tout cela pour dire que jamais je n’ai eu l’impression de passer aussi près d’une guerre et de ses retentissements.

Heureusement, toute une population et toute une culture subsistent de ce passé récent, et pas seulement les temples de Siam Reap, qui ont vraiment été un choc – ce lieu n’a rien du Disneyland auquel je me préparais psychologiquement, ni d’un musée fermé qui ne respirerait plus : c’est un parc, on peut se promener en vélo à travers la forêt et les temples, à la recherche des touristes qui, finalement, se cachent bien derrière tant de piliers, de pans de murs ébréchés, de troncs d’arbres “fromagers” coulants… C’est fascinant par son ampleur, par l’ambiance mystérieuse, par les Khmers qui vivent là et traversent tranquillement le parc en vélo. Et ça fait vibrer la corde romantique de tout Occidental qui se respecte !  

 

Du Vietnam au Cambodge, changement de véhicule, radicale bascule

Du Vietnam vers le Cambodge, s’opère un glissement dans un tout nouvel univers, du simple fait que l’on tourne le dos au boudhisme du Mahayana (Grand Véhicule), pour aborder le Theravada (Petit Véhicule – ainsi nommé par ceux du Mahayana, pratiqué au contraire au Japon, en Chine, Tibet notamment, au Vietnam, en Mongolie). Beaucoup plus strict, voire superstitieux, dans la pratique quotidienne. On veille à faire chaque jour des offrandes au wat (temple), aux moines vêtus de robes orangé qui quêtent chaque matin leur nourriture, accompagnés d’un petit garçon au sac en bandoulière, qui rentre pour eux dans les restaurants, les cyber cafés, partout où une bonne âme pourrait verser une aumône. Ce sont les femmes et les enfants qui donnent, en général. Soit de l’argent, soit directement de la nourriture, dans la gamelle à étages du moine. Contrairement aux fidèles du Mahayana, ils ne sont pas végétariens.

Les moines sont infiniment respectés. On les voit se promener partout, sous des ombrelles orange, parfois, pour se protéger du soleil, à moto aussi, ou dans les pick ups. Ils vont visiter Angkor Wat comme les autres. Rassemblés dans les wat pour le sommeil, les repas (pris avant midi), l’étude ou la prière, ils n’en vivent pas moins au cœur de la population. Chaque fils d’une famille cambodgienne est tenu de passer au moins six mois de sa vie dans un temple, après quoi il peut choisir d’y rester ou non.

La superstition, c’est par exemple le fait que nombre de blessés par mines meurent faute d’avoir été transportés à temps à l’hôpital… chacuncraignant de voir sa moto ou sa voiture hantée à jamais s’il venait à mourir en route. Dans le parc national de Bokor, dans le Sud, j’ai visité une ancienne station de villégiature française, laissée à l’abandon et aujourd’hui l’un des lieux les plus dérangeants qui soient (sur les murs du palace en ruines, quelqu’un a d’ailleurs gravé, bien à propos, “Redrum“…), mais sûrement l’une des choses dont je me souviendrai. Des familles ont essayé de squatter certains des bâtiments, mais n’y ont pas tenu plus de quelques jours, par peur des fantômes… On voit effectivement les restes des squats, paillasses abandonnées, boîtes de conserves vides, et bâtonnets d’encens pour conjurer le sort…

 

Au-delà des douves d’Angkor Wat

Pour finir, car il faut bien s’arrêter, je souhaite à chacun d’aller une fois au Cambodge, les Khmers sont extrêmement accueillants (constat certes des plus banals – quel guide touristique de quel pays ne commencerait-il pas par ce constat optimiste ?… – mais qui mérite d’être répété pour un pays que la guerre fermait il n’y a pas si longtemps, et qu’elle mine encore), et surtout ils ont un pays qui dépasse les douves d’Angkor Wat.

Pour ma part je n’en ai vu qu’un tout petit bout en ces trois semaines, Phnom Penh à l’arrivée, puis Sihanoukville, sur la côte sud, et les plages les plus belles que j’ai jamais vues ; puis, le long de cette même côte, Kampot (fameuse pour son poivre) et le parc national de Bokor (celui de la station abandonnée, accessible aujourd’hui par une piste défoncée dans la forêt), retour à Phnom Penh, puis départ – un peu précipité sans doute : cinq jours de route “tape-cul” d’affilée, erreur stratégique… – vers l’Est, à Kompong Cham.

D’où je suis revenue à Phnom Penh, arrivée ce jour là à un point de saturation maximal (le premier depuis le départ, mais sensation pas très agréable. Suite à ça j’ai passé 24h “hors” du Cambodge, au bord d’une piscine au 4ème étage d’un hôtel international.).

Puis, pour finir, Siam Reap et les temples, avant de passer la frontière thaïlandaise – à Poipet, le trou le plus sombre et désesperant du continent, peut-être. On a construit des casinos à l’entrée du Cambodge, pour attirer les Thai chez qui c’est interdit. Devant ces édifices rutilants, des gamins nus et terreux, plus d’estropiés que jamais, des charrettes gigantesques poussées à main d’homme, des regards où l’on sent plus que jamais la mendicité, la prostitution, la misère -, et de redécouvrir avec un sourire béat l’existence du macadam, des feux tricolores, des bretelles lisses et nettes… première fois depuis le Japon…

Voilà donc pour ces quelques nouvelles, toujours trop longues mais le principal est ce dernier paragraphe : je vous envoie plein de pensées amicales, et de vœux de bonheur et de paix pour cette nouvelle année, internationale, lunaire ou tout simplement personnelle !

Pauline     

 

24/12/2003 13:03 Objet : Merry Christmas !

Dear all of you,

Nous sommes le 24 décembre et Chiang Mai, dans la jungle, s’éclaire quand même de quelques sapins lumineux et de jingle bells parfois aussi, dans ce quartier backpacker où nous venons d’arriver et de trouver une guesthouse calme et reposante après Bangkok. Autant vous dire que je suis sur un nuage, tellement heureuse de ces retrouvailles avec Daniele !

Nous avons passé trois jours à Bangkok, dans Chinatown, Kao San Road (cette fameuse rue, complètement hors de la réalité, backpacker’s paradise, jamais vu autant de dreadlocks, de tongs, de tuniques indiennes et de banana pancakes ! Vaut franchement le détour), les canaux de l’ex-Venise de l’Asie…

C’était, pour moi, le grand retour à la grande, grande ville, oubliée finalement depuis le Japon, car même les villes chinoises, toute ultra-peuplées qu’elles soient, ne paraissent pas oppressantes, il y a encore beaucoup de vélos. Bangkok m’a presque fait peur…

Nous avons trouvé les deux dernières places dans le train-couchette hier soir, bondé de touristes en partance pour le Nord, et voici Chiang Mai.

Demain, nous nous sommes inscrits pour un cours de cuisine thai, on va choisir nos menus, aller au marché, cuisiner… et se régaler, hopefully ! C’est drôle de penser qu’on ne savait pas il y a deux jours qu’on serait ici pour Noël, ni ce qu’on ferait exactement… Cette idée nous plait bien. Il y aurait aussi le cours de massage thai qui serait tentant… On a essayé à Bangkok, dans une pharmacie : ici cela fait partie intégrante de la santé des gens !

Je pense beaucoup, beaucoup à vous, et suis en pensée et dans mon cœur à vos côtés, autour du sapin avec vous. Je pense à votre crèche internationale, et je me dis que c’est une super idée ! Je vous envoie toute mon affection, et vous charge d’embrasser aussi Tante Jacqueline et les cousins Fraisse. Je repense à ce Noël chez Jean et Adeline où j’avais été fascinée par les récits de leur neveu voyageur… contributeur lui aussi de ce voyage d’où je vous envoie moulte bonheur, et moulte reconnaissance une fois encore, vous êtes une famille géniale !

Je vous embrasse,

Pauline